Intelligence Artificielle

Wikimedia et Google au tribunal : la monétisation des données à l'ère de l'IA

24/2/2026
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L'année 2026 marque un tournant dans la relation entre créateurs de contenu et géants technologiques. Tandis que Wikimedia Foundation signe des accords lucratifs avec Microsoft, Meta et Amazon pour alimenter leurs intelligences artificielles, des éditeurs américains déposent des plaintes contre Google. Un paradoxe révélateur des tensions croissantes autour du droit d'auteur à l'ère de l'IA générative.

Wikimedia Enterprise : quand la gratuité rencontre le business model

Le 15 janvier 2026, la Fondation Wikimedia a officialisé des partenariats avec cinq géants technologiques : Microsoft, Meta, Amazon, Perplexity et Mistral AI. Ces entreprises rejoignent Google, déjà partenaire depuis 2022, dans le programme Wikimedia Enterprise, une plateforme commerciale permettant d'accéder aux 65 millions d'articles de Wikipédia dans plus de 300 langues via une API dédiée.

Un modèle économique sous pression

Cette stratégie n'est pas un simple opportunisme financier. Wikipédia fait face à des défis existentiels :

Explosion des coûts d'infrastructure : entre janvier 2024 et avril 2025, la bande passante utilisée pour télécharger du contenu multimédia a augmenté de 50% . Les robots d'IA représentent désormais 65% des requêtes les plus coûteuses, alors qu'ils ne comptent que pour 35% des pages vues totales.

Chute du trafic humain : en octobre 2025, après mise à jour de leurs systèmes de détection, Wikimedia a révélé une baisse de 8% du trafic humain réel. Beaucoup d'utilisateurs obtiennent leurs réponses directement via ChatGPT ou Gemini sans jamais visiter Wikipédia, menaçant le cercle vertueux de contributions et de dons.

Selon Lane Becker, président de Wikimedia Enterprise : « Wikipédia est un élément essentiel du travail de ces entreprises technologiques, qui doivent trouver le moyen de le soutenir financièrement ». Les revenus du programme Enterprise ont atteint 8,3 millions de dollars en 2024-2025, avec des dépenses de 4,4 millions.

Les éditeurs américains contre-attaquent

Pendant que Wikimedia négocie, d'autres acteurs choisissent la voie judiciaire. Le 15 janvier 2026, deux poids lourds de l'édition américaine – Cengage Group et Hachette Book Group – ont déposé une motion pour rejoindre l'action collective In re Google Generative AI Copyright Litigation.

Une accusation de pillage systématique

Les éditeurs accusent Google d'avoir « copié des millions de livres pour construire et entraîner son produit commercial d'IA générative, Gemini ». Dix œuvres représentatives ont été identifiées, dont Principles of Economics de M. Gregory Mankiw et The Fifth Season de N.K. Jemisin.

Maria A. Pallante, présidente de l'Association of American Publishers, déclare : « Google et d'autres entreprises technologiques ont jusque-là ignoré les règles fondamentales de droit d'auteur, en se prétendant partiellement exemptées de l'obligation d'obtenir des licences ».

Le débat sur le "fair use"

Au cœur de cette bataille juridique se trouve la doctrine américaine du fair use (usage équitable). En 2025, plusieurs jugements ont reconnu que l'entraînement d'IA sur des œuvres protégées pouvait constituer un usage loyal, car « hautement transformationnel ».

Cependant, une nuance cruciale émerge : dans l'affaire Anthropic v. Bartz, le juge a statué que constituer une bibliothèque de copies obtenues via des sites pirates (comme Anna's Archive, qui contiendrait près de 200 millions d'ouvrages) ne peut être couvert par le fair use.

Le contexte européen et français

L'AI Act : un cadre en construction

L'Union européenne a adopté une approche réglementaire avec l'AI Act (Règlement 2024/1689), entré en vigueur le 1er août 2024. Ce texte impose notamment aux développeurs d'IA de divulguer les contenus protégés utilisés pour l'entraînement.

En France, la Commission européenne a infligé en mars 2024 une amende de 250 millions d'euros à Google pour avoir utilisé des contenus journalistiques sans notifier les éditeurs. Cette sanction illustre la volonté européenne de protéger les créateurs de contenu.

Une proposition de loi française ambitieuse

Le Sénat français a proposé en 2025 l'instauration d'une présomption légale d'exploitation des contenus culturels par les fournisseurs d'IA. Cette mesure vise à inverser la charge de la preuve : ce serait aux entreprises d'IA de démontrer qu'elles n'ont pas utilisé un contenu, plutôt qu'aux créateurs de prouver le contraire.

Enjeux et perspectives pour les professionnels

Pour les organisations

Anticiper la réglementation : l'AI Act impose des obligations de transparence dès février 2025, avec des sanctions applicables à partir d'août 2026. Les entreprises utilisant l'IA doivent auditer leurs pratiques.

Négocier des accords : le modèle Wikimedia Enterprise montre qu'une monétisation éthique est possible. Les créateurs de contenu doivent structurer des offres commerciales pour l'entraînement d'IA.

Pour les professionnels de l'IA

Maîtriser les aspects juridiques : nos formations chez MaCertif intègrent désormais des modules sur l'usage responsable de l'IA, incluant les enjeux de droits d'auteur et de conformité réglementaire. La certification RS 6776 « Création de contenus rédactionnels et visuels par l'usage responsable de l'intelligence artificielle générative » aborde ces problématiques essentielles.

Documenter les sources : les professionnels doivent tracer l'origine de leurs données d'entraînement et respecter les licences. L'ère du « scraping » sans conséquence touche à sa fin.

L'équation impossible ?

Le paradoxe est vertigineux : l'IA a besoin de données massives pour progresser, mais les créateurs de ces données exigent légitimement une rémunération. Trois scénarios se dessinent :

  1. Le modèle payant : chaque utilisation de contenu protégé fait l'objet d'une licence (approche Wikimedia)
  2. Le modèle légal : la réglementation impose des règles strictes avec sanctions (approche européenne)
  3. Le modèle judiciaire : les tribunaux définissent cas par cas les limites du fair use (approche américaine actuelle)

Conclusion : vers un nouvel équilibre

2026 s'annonce comme l'année charnière où le cadre légal de l'IA générative se cristallise. Entre accords commerciaux (Wikimedia) et batailles juridiques (éditeurs vs Google), un consensus émerge : l'ère de la data gratuite est révolue.

Pour les professionnels formés à l'IA responsable, cette évolution représente une opportunité. Maîtriser les enjeux juridiques et éthiques de l'IA devient une compétence différenciante sur le marché du travail. Chez MaCertif, nous préparons nos apprenants à naviguer dans cette nouvelle réalité, où l'excellence technique doit s'allier à une conscience aiguë des droits et responsabilités.

L'avenir de l'IA se joue aussi dans les salles d'audience et les négociations contractuelles. Êtes-vous prêt à relever ce défi ?

Pauline Leroy

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